La Magie spirituelle et angélique de Ficin à Campanella

D. P. Walker

Préface de Joscelyn Godwin

Chaque époque tente de construire le passé selon sa propre image : soit comme un idéal dont le présent, dans sa déchéance, conserve seulement quelques traces (idée d’âge d’or), soit comme un état d’enfance et de bienheureuse ignorance sur lequel s’est bâti peu à peu l’impressionnant édifice de la modernité (idée d’évolution). Un âge positiviste, comme l’était le nôtre jusqu’à ces dernières années, privilégie la seconde tendance, en voyant dans l’histoire de la civilisation occidentale une marche inexorable de l’esprit humain qui, grâce à la philosophie et à la science, se débarrasse peu à peu des illusions du Moyen Âge.

Aucune de ces illusions, selon cette conception encore largement répandue, ne fut aussi dangereuse ni absurde que la «magie», accompagnée de son cortège de croyances qualifiées d’occultes : astrologie, alchimie, pouvoir des sorcières et des sortilèges. D’où une rigoureuse frontière — véritable rideau de fer — séparant les hommes ou les systèmes de pensée favorables à ces croyances «passées» et ceux dont un vigoureux scepticisme a pu favoriser, pense-t-on, la connaissance scientifique du présent.

Les conséquences d’une telle attitude d’esprit pour notre étude et notre compréhension du Moyen Âge et de la Renaissance sont faciles à imaginer, particulièrement en ce qui concerne l’éducation et le savoir populaires. Quoique sans intention délibérée, c’est une véritable censure qui peu à peu s’est instaurée. À quoi bon parler des fantastiques travaux de Kepler sur l’harmonie des sphères, ou de ceux de Newton sur l’alchimie et l’Apocalypse ? Ne convenait-il pas de voir là les récréations égarées de deux grands hommes de science aux prises avec les représentations d’époques encore enténébrées ? Pourquoi parler d’Agrippa ou de Paracelse, sinon comme des curiosités d’une période superstitieuse et querelleuse ? Le titre de l’ouvrage de Lynn Thorndike, immense monument de précision bibliographique, est par lui-même suggestif : History of Magic and Experimental Science (8 vol., New York, Columbia University Press, 1923–58). Autrement dit, la magie n’est qu’une science au berceau, une technologie encore tâtonnante.

C’est dans un tel climat de suffisance intellectuelle que parut le premier livre de Daniel Pickering Walker, en 1958 — six ans avant le premier livre de Frances A. Yates consacré à l’hermétisme : Giordano Bruno and the Hermetic Tradition (London, Routledge and Kegan Paul, 1964, La Tradition hermétique, Giordano Bruno, trad. française à paraître chez Dervy-Livres). La méthode de Walker est inséparable de son style, qui ressortit à la causerie informelle quoique parfaitement informée ; elle consiste à présenter les idées et les croyances de ses magiciens sans rien censurer, en «cherchant [comme le dit Plotin] seulement à comprendre». Agnostique, du moins dans ses écrits (et personne n’était aussi discret et réservé que lui), il a pourtant laissé une œuvre exempte de partis pris scientifiques, politiques, religieux, voire affectifs. Rien qui fût de nature à la choquer : toutes les croyances de l’humanité étaient dignes de son attention, de sa sympathie, dès lors qu’elles ne conduisaient point à la persécution ou à la cruauté. Et même lorsqu’il n’en donne point explicitement l’impression, on le sent toujours sensible à l’humour inhérent à certains sujets abordés : par exemple au tableau à la fois solennel et un peu absurde de Ficin l’hiérophante avec ses parfums, son vin, ses vêtements, sa lyre. Grâce à ce livre, les études sur la magie se virent reconnaître droit de cité dans le monde universitaire britannique, droit dont elles jouissaient déjà dans le pays de langue allemande, grâce aux travaux de Heinrich Böll, de Fritz Saxl et d’Aby Warburg. Quelques années avant la guerre, la bibliothèque de Warburg fut transférée à Londres, où elle constitue maintenant le cœur de l’Institut du même nom, rattaché de façon autonome à l’université de Londres. Walker écrivit l’essentiel du présent livre alors qu’il était «fellow» de cet Institut auquel il fut définitivement rattaché en 1961.

Par quelles voies trouva-t-il sa vocation ? Né le 30 juin 1914, il reçut l’éducation caractéristique des classes privilégiées, à l’école de Westminster et à la Christ Church d’Oxford. Là, il étudia le français et obtint un Bachelor of Arts de «première classe», fait assez rare. Toujours musicien passionné, il jouait du violon, de la viola d’amore et du piano ; il choisit alors tout naturellement, pour sa thèse de doctorat en philosophie, un sujet interdisciplinaire : Vers et Musique mesurée ; de même coup, il devint non seulement un spécialiste de XVIe siècle français, mais aussi un musicologue reconnu (c’est ainsi que les grandes encyclopédies Groves’s Dictionary of Music and Musicians et Die Musik in Geschichte un Gegenwart lui accordent des entrées). En poursuivant, après la guerre, ses recherches sur l’humanisme musical et les théories des effets merveilleux de la musique, il devait inévitablement rencontrer la figure clef de Marsile Ficin — et c’est ici que commence le présent livre.

On peut suivre la variété et l’unité de intérêts de l’auteur en parcourant la liste de ses autres ouvrages :

The Decline of Hell : Seventeenth Century Discussions of Eternal Torment (Chicago, University of Chicago Press, 1964, viii-272 pp.).

The Ancient Theology : Studies in Christian Platonism from the Fifteenth to the Eighteenth Century (London, Duckworth, 1972, viii-276 pp.).

Studies in Musical Science in the Late Renaissance (London, Warburg Institute, 1978, vii-174 pp.).

Unclean Spirits : Possession and Exorcism in France and England in the Late Sixteenth and Early Seventeenth Centuries (London, Scolar Press, 1981, 120 pp.).

Music, Spirit and Language in the Renaissance (recueil d’articles parus de 1941 à 1984, édité par Penelope Gouk, London, Variorum Publications, 1985, 250 pp.).

Au fur et à mesure qu’avançaient ses recherches, il s’intéressait de plus en plus aux croyances religieuses, voire aux aspects particulièrement nocturnes de celles-ci, comme la persécution des sorcières. A la fin de sa vie, il avait entrepris une étude sure les miracles. Il me donne l’impression d’avoir soupçonné l’être humain, et notre monde, de renfermer des possibilités surpassant celles que leur accorde la philosophie positiviste mais, en même temps il paraît être resté toujours profondément pessimiste quant à l’actualisation de ces possibilités, de même qu’en de qui concerne les magies de toutes sortes ou même les religions établies. Walker adorait la mystique et l’exploration du monde de idées (qui ne sont peut-être qu’une seule et même chose) : cela ne saurait-il suffire ? Dans un essai sur «L’Eternité et la vie future» (repris dans son dernier livre), en parlant de l’expérience des mystiques qui ont l’impression «de transcender le temps, de saisir en un instant une harmonie qui inclut et réconcilie tous les conflits de la vie successive et transitoire», il ajoute : «Et de telles expériences, je crois, ne sont pas rares en dehors de la religion parmi les poètes, les musiciens, les amants.»

Le nom et la carrière de Perkin Walker (comme ses amis l’appelaient) seront toujours associés à ceux de sa collègue à l’Institut Warburg, Frances A. Yates. Célibataires tous deux, ils collaboraient fructueusement, en compagnons intellectuels qu’ils étaient, partageant les mêmes joies de l’érudition pure et de l’exploration fascinante des souterrains de la pensée humaine. Walker aimait le musique, Yates aimait regarder : leurs œuvres se complètent à merveille. Yates mourut en 1981, Walker le 10 mars 1985, et avec eux finit une époque dans l’histoire des idées. Notre monde ne s’est évidemment point du tout émancipé des croyances «irrationnelles», et par ailleurs son positivisme scientifique est d’une valeur discutable : à nous de chercher dans les philosophies «maudites» du passé, à la fois les racines de ce paradoxe, et des formes «alternatives» de pensée.

Il ne manque point aujourd’hui, en Angleterre et en Amérique, d’universitaires qui traitent de tels sujets dans un esprit d’objectivité sympathique, en rendant accessible, vivant et appétissant, pour l’imagination du public cultivé, le fruit de recherches menées dans de redoutables et poussiéreux in-folios. Citons seulement Allen G. Debus (The Chemical Philosophy, 2 vol., New York, Science History Publications, 1977). S.K. Heninger (Touches of Sweet Harmony ; Pythagorean Cosmology and Renaissance Poetics San Marino, California, Huntington Library, 1974) et, parmi les élèves de l’Institut Warburg, Charles Webster (From Paracelsus to Newton, Cambridge University Press, 1983), Keith Thomas (Religion and the Decline of Magic, London, Weidenfeld and Nicholson, 1971, repr. Penguin Books, 1973), Brian Copenhaver (Symphorien Champier and the Reception of the Occultist Tradition in Renaissance France, Le Havre, Mouton, 1978) et Penelope Gouk (The Anatomy of Music ; Sound and Science in Seventeenth Century England, London, Duckworth, 1987).

Pourtant, trente ans après sa parution, l’étude de Walker présentée ici n’a encore trouvé dans aucune langue un ouvrage qui lui soit comparable par sa valeur et sa vertu «séminales».

Joscelyn Godwin