A monsieur PAPUS, directeur de l'Initiation.
Auteur du Traité méthodique de Science occulte.

Préface

Monsieur,

Avant de livrer au public votre Traité méthodique de Science occulte, vous avez bien voulu le soumettre à mon jugement en me priant de vous dire ce que je pense de l'esprit général de ce livre et de celui de vos autres travaux à moi connus, dans le cas où vos opinions ne me paraîtraient pas contraires à l'idée que je me fais des conditions et des exigences de la science philosophique dans l'état actuel de la pensée humaine.

Je n'ai aucune raison de me refuser à la satisfaction de votre désir, pourvu que vous me permettiez de fixer avec précision les limites et l'intention dans lesquelles je me plais à vous l'accorder.

Je ne crois pas à l'existence d'une science occulte distincte par essence de la science ordinaire, affranchie des conditions imposées à celle-ci et qui devrait cependant être considérée comme l'origine, la source et la base permanente de toutes nos connaissances. Cette idée, quoiqu'elle ait trouvé dans le passé et qu'elle compte encore dans le présent de nombreux partisans, est absolument irrationnelle, c'est-à-dire antiscientifique. C'est une pure idole dont le culte appartient aux temps fabuleux.

Mais si, sous le nom de science occulte, vous entendez parler des premiers efforts et des premières découvertes de la science, de ces découvertes qui reposent sur l'analogie plutôt que sur le raisonnement et sur l'analyse, qui ont été provoquées par l'intuition qu'a l'homme de l'ordre universel de la nature et par la similitude des lois de l'univers avec celles de sa propre pensée, je vous donne complètement raison. Ces lois dont nom parlons étant toujours les mêmes, ont été soupçonnées et, si l'on peut parler ainsi, réclamées avant d'être démontrées. Puis la tradition s'en est emparée et les a transmises de siècle en siècle en son propre nom. C'est ainsi que la plus haute antiquité a possédé des notions vraies de physique, d'astronomie, d'histoire naturelle, d'agriculture, de métallurgie, de mathématiques, d'architecture, de chimie même et de médecine. C'est ainsi, exemple mémorable entre tous, que les pythagoriciens ont reconnu la rotation de la terre et des autres planètes, non pas autour du soleil, mais autour d'un feu central.

Toutes les lois de la pensée, comme toutes les lois de la nature, existent à la fois, les unes dans la pensée, les autres dam l'univers, mais plus ou moins développées, plus ou moins claires et toujours unies, toujours mêlées entre elles dans la proportion de la connaissance dont elles sont l'objet.

Ce qu'il faut répudier absolument, c'est une manière de comprendre le progrès qui tend à détruire l'unité de l'esprit humain et celle de l'humanité elle-même. C'est cette idée chère aux positivistes, soutenue comme un dogme par Auguste Comte, que l'esprit humain est d'abord absorbé tout entier par les conceptions théologiques, que de la théologie il passe à la métaphysique qui l'envahit à son tour et qu'enfin ce n'est que dans les temps modernes, sans doute à partir du xixe siècle, qu'il s'élève à la possession et même à la notion de la science.

En réclamant en faveur de la science antique, en attestant les connaissances et l'expérience féconde des âges les plus reculés de notre espèce, vous avez, monsieur, fait justice d'une des erreurs capitales du positivisme, d'une des prétentions les plus obstinées de l'esprit moderne. Je regrette seulement que, à titre de garants de la science de l'antiquité, vous citiez habi tuellement des écrivains dont l'érudition est plus aventureuse que solide.

Mais vous ne prenez pas seulement sous votre protection la science des anciens, vous croyez aussi à l'existence d'un sens caché, ou, pour me servir de votre langage, d'un sens ésotérique des faits, des textes vénérés des livres religieux et de la nature elle-même prise dans son ensemble et dans ses détails ; en un mot, vous êtes un défenseur du mysticisme. Il faut que vous sachiez que je ne suis pas mystique quoique j'aie écrit le livre de la Kabbale. Mais le mysticisme m'a toujours inspiré, dès mes premières années de réflexion, et m'inspire surtout aujourd'hui, dans un âge très avancé, le plus profond respect, j'oserai même dire un culte mêlé de tendresse. C'est qu'il est à mes yeux une protestation éloquente et absolument justifiée en principe contre tous les systèmes qui rétrécissent l'intelli gence et font descendre Fâme de sa hauteur originelle. Ces systèmes, je n'ai pas besoin de les nommer, ils règnent presque en maîtres dam le temps où nous vivons, ils règnent principalement sur l'esprit de la jeunesse, qui, n'osant ni choisir entre eux, ni les admettre tous à la fois, parce qu'ils se contredisent, se trouve réduite à une sorte de nihilisme spéculatif. Heureusement que le cœur, dam ces nouvelles générations, vaut mieux que la tête et neutralise en partie les effets des mauvaises doctrines. Mais qu'est-ce que le cœur sinon une des formes, tout au moins un des éléments du mysticisme, c'est-à-dire le sentiment et les intuitions spontanées, jusqu'à un certain point irrésistibles de la conscience ? « Dieu sensible au cœur : » quel sens profond dans cette parole de Pascal ! C'est que, en effet, si Dieu ne nous touche pas, ne pénètre pas en nous, n'est pas le moteur secret de nos pensées et de nos actions, il n'est pas ce que la Bible appelle si bien le Dieu vivant. Il se réduit à une formule algébrique ou logique telle que l'Inconnaissable de Herbert Spencer, l'Inconscient de Hartmann ou même les Postulats de la raison pure inventés par Kant.

Cependant la protestation plus ou moins vague, plus ou moins flottante du sentiment contre l'athéisme, le positivisme et le pessimisme me paraît insuffisante. On ne connaît pas Dieu, et si je puis parler ainsi, on ne le possède pas et l'on n'est pas possédé par lui, tant qu'on ne va pas au fond des choses, dont il est non seulement l'auteur et le législateur, mais la suprême réalité, la dernière essence, dans lesquelles il réside et qu'il enveloppe en nous enveloppant nous-mêmes. C'est dans ces profondeurs que vous et vos collaborateurs de l'Initiation, en appelant à votre aide toutes les formes du mysticisme, celles de l'Orient comme celles de l'Occident, celles de l'Inde comme celles de l'Europe, vous aimez à vous abîmer! Ces profondeurs ont leurs ténèbres et leurs dangers : je ne serais pas sincère si je vous disais que vous réussissez toujours à les éviter et que notamment la liberté humaine n'est jamais compromise avec vous ni les exigences de la vie et de la science proprement dite. Mais je préfère de beaucoup ces audacieuses spéculations à la myopie du positivisme, au néant de la science athée et au désespoir plus ou moins hypocrite du pessimisme. Elles sont à mes yeux comme un appel énergique au sérieux de la vie, au réveil du sens du divin. Elles me représentent un salutaire révulsif pour l'âme humaine engourdie, menacée de s'éteindre.

Je ne puis donc que vous engager, sous les réserves que je viens de faire, à persévérer dans la voie que vous parcourez avec tant d'ardeur, où malgré votre jeunesse vous avez déjà acquis tant d'autorité.

Mon intention est de vous y suivre avec un intérêt toujours croissant.

Ad. FRANCK.

Paris, le 13 février 1891.

  • Dernière modification: 2017/07/09 13:39
  • par John Bell